La Zone de libre-échange continentale africaine a déjà changé l’échelle du débat. L’Afrique ne parle plus seulement de coopération entre régions ou d’accords bilatéraux : elle dispose d’un cadre commun pour relier 54 économies et un marché d’environ 1,5 milliard de personnes.
Pour une entreprise, pourtant, la taille théorique du marché ne suffit pas. Un fabricant peut identifier un client dans un autre pays africain et rester incapable de lui vendre dans de bonnes conditions. Le paiement peut exiger une devise extérieure. La marchandise peut attendre à la frontière. Une certification acceptée dans le pays d’origine peut devoir être reprise. Le transport peut coûter davantage que la production.
La question décisive n’est donc plus seulement de savoir si l’Afrique possède un accord commercial. Elle est de savoir si les systèmes utilisés chaque jour par les entreprises peuvent fonctionner ensemble.
Un marché juridique ne devient pas automatiquement un marché économique
La suppression progressive des droits de douane est importante. Elle réduit le prix d’entrée sur certains marchés et donne aux entreprises une visibilité nouvelle. Mais le coût d’une transaction ne se limite pas au tarif appliqué à la frontière.
Il comprend le temps nécessaire pour préparer les documents, l’incertitude sur les règles d’origine, les frais de transport, les contrôles successifs, la disponibilité d’une monnaie de règlement, l’assurance, le stockage et le risque de retard. Une baisse tarifaire peut être entièrement absorbée par ces frictions.
La Banque mondiale estime qu’environ 60 % des coûts commerciaux étudiés en Afrique proviennent de contraintes situées à l’intérieur des pays ou derrière leurs frontières : inefficacité douanière, logistique insuffisante, restrictions de transport, normes fragmentées, barrières dans les services et infrastructures peu fiables. Une part importante des progrès dépend donc de réformes nationales et de l’interopérabilité, pas uniquement de nouvelles négociations continentales.
La frontière commence bien avant le poste de douane
Pour une PME, exporter débute par une série de décisions : trouver un acheteur fiable, calculer un prix livré, sécuriser le paiement, choisir un transporteur, préparer les documents et vérifier la conformité du produit. Si l’information est dispersée, chaque étape ajoute du temps et du risque.
Les difficultés sont encore plus fortes lorsque les volumes sont faibles. Une grande entreprise peut absorber un retard, négocier un contrat logistique ou mobiliser un service juridique. Une PME qui expédie quelques palettes ne dispose pas de la même marge. Pour elle, une erreur documentaire ou plusieurs jours d’immobilisation peuvent annuler la rentabilité de l’opération.
La ZLECAf devient concrète lorsque ces coûts cessent d’être imprévisibles. Le bon indicateur n’est pas seulement le nombre de lignes tarifaires libéralisées. Il faut suivre le temps de passage aux frontières, le coût logistique par unité, le nombre de documents demandés et la proportion d’expéditions livrées dans les délais.
Payer en Afrique sans passer systématiquement par une devise extérieure
Le paiement constitue une autre frontière. Deux entreprises africaines peuvent vendre et acheter sur le même continent tout en réglant l’opération par l’intermédiaire d’une devise tierce et de correspondants bancaires situés ailleurs. Cette architecture ajoute des conversions, des délais et un besoin de liquidité en devises.
Le Pan-African Payment and Settlement System, développé par Afreximbank avec l’Union africaine et le Secrétariat de la ZLECAf, cherche à réduire cette dépendance. Il permet des paiements transfrontaliers avec règlement en monnaies locales. À la fin de 2024, le réseau comptait 16 banques centrales et 150 banques commerciales. En février 2026, son raccordement à Pesalink au Kenya a porté l’accès annoncé à plus de 160 banques participantes, auxquelles s’ajoutent les acteurs connectés au réseau kényan.
L’intérêt dépasse la vitesse du transfert. Une entreprise peut mieux connaître le coût de la transaction, limiter les conversions et raccourcir le cycle entre la facturation et l’encaissement. Pour les PME, cette réduction de l’incertitude peut compter autant que la baisse des frais.
Un système de paiement ne résout cependant pas tout. Il doit être accessible dans les banques utilisées par les entreprises, compatible avec leurs obligations réglementaires et intégré aux usages comptables. L’infrastructure existe ; sa valeur dépend désormais de son adoption réelle.
Transporter : le véritable test de l’intégration
Une commande payée ne crée de valeur que si elle est livrée. Or les réseaux africains ont longtemps été conçus pour acheminer des matières premières vers les ports et les marchés extérieurs, pas pour relier efficacement les centres de production du continent entre eux.
La conséquence est connue : une entreprise peut être géographiquement proche de son client et économiquement très éloignée. Les ruptures de charge, les corridors incomplets, les restrictions sur les services de transport et les attentes aux frontières allongent les délais.
Les simulations recensées par la Banque mondiale montrent que l’accord commercial produit des gains, mais que l’association de l’intégration juridique, des infrastructures de transport et de la facilitation des échanges produit un effet beaucoup plus important. Ce résultat ne signifie pas que chaque route doit attendre un grand projet continental. Des guichets uniques électroniques, des inspections fondées sur le risque et des procédures de transit compatibles peuvent réduire les coûts plus rapidement.
Livrer suppose aussi des normes compatibles
Le commerce continental ne concerne pas uniquement le mouvement physique. Un produit alimentaire, un équipement électrique, un médicament ou un service professionnel doit répondre à des exigences précises. Lorsque les normes, certifications et qualifications ne sont pas reconnues d’un marché à l’autre, l’entreprise doit répéter les démarches.
L’harmonisation ne signifie pas l’abandon de la qualité ou de la sécurité. Elle consiste à construire la confiance permettant à une certification sérieuse d’être reconnue ailleurs. Cette confiance réduit les coûts sans affaiblir la protection du consommateur.
Pour les services, le problème est encore plus visible. Un architecte, un cabinet de conseil, une entreprise technologique ou un prestataire financier peut théoriquement servir plusieurs pays sans transporter de marchandise. Dans la pratique, les licences, les règles de données, les paiements et la reconnaissance des qualifications peuvent fragmenter le marché.
La Banque mondiale estime qu’une libéralisation plus profonde des transports, des télécommunications, des services financiers et professionnels pourrait accroître de 60 à 64 % le commerce de services dans l’espace ZLECAf à l’horizon 2035. Le potentiel ne réside donc pas uniquement dans les biens. Il se trouve aussi dans la capacité des entreprises africaines à vendre leur expertise à l’échelle régionale.
Les plateformes numériques ne remplacent pas les infrastructures, elles les coordonnent
Le numérique peut réduire les coûts de recherche, centraliser des documents, donner accès à des données de marché et relier les PME à des solutions de paiement ou de logistique. Le Secrétariat de la ZLECAf place d’ailleurs le commerce électronique, la logistique, les services financiers numériques et la facilitation parmi les domaines prioritaires de son défi d’innovation destiné aux jeunes entreprises.
Mais une plateforme ne peut pas compenser indéfiniment une route impraticable, un poste-frontière saturé ou une réglementation contradictoire. Sa fonction la plus utile est d’orchestrer des systèmes qui fonctionnent déjà ou qui se transforment : suivi des expéditions, vérification documentaire, comparaison des coûts, preuve de conformité et règlement.
La réussite ne viendra donc pas d’une application unique. Elle viendra de la capacité de plusieurs infrastructures publiques et privées à échanger des données fiables.
Mesurer la ZLECAf du point de vue de l’entreprise
Les annonces institutionnelles restent nécessaires pour maintenir une direction commune. Elles ne suffisent plus pour évaluer l’intégration. Le prochain tableau de bord doit partir de l’expérience des entreprises.
Combien de temps faut-il pour franchir un corridor ? Quel est le coût total d’une livraison ? Quelle part des paiements est réglée directement en monnaies africaines ? Combien de PME exportent dans un deuxième pays du continent, puis dans un troisième ? Combien reviennent l’année suivante ?
Ces indicateurs permettent de distinguer l’ouverture formelle d’un marché de son utilisation réelle. Ils montrent également où se situe la responsabilité : douanes, banques centrales, banques commerciales, opérateurs logistiques, organismes de normalisation, plateformes numériques ou entreprises elles-mêmes.
La ZLECAf a fourni le cadre. Le passage à l’échelle dépend maintenant de milliers d’opérations ordinaires exécutées avec moins de friction. Payer, transporter et livrer ne sont pas des détails techniques placés après la stratégie. Ils sont la stratégie.
Les chiffres à retenir
| Indicateur | Valeur ou lecture |
|---|---|
| Part du commerce africain réalisée à l’intérieur du continent | Environ 15 à 20 % |
| Part estimée des coûts commerciaux provenant de contraintes internes ou « derrière la frontière » | Environ 60 % |
| Hausse potentielle du commerce de services dans l’espace ZLECAf d’ici 2035 | Environ 60 à 64 % |
| Banques centrales reliées à PAPSS à la fin de 2024 | 16 |
| Banques commerciales reliées à PAPSS à la fin de 2024 | 150 |
| Banques participantes annoncées lors du raccordement Pesalink-PAPSS en 2026 | Plus de 160 |
| Priorités opérationnelles | Douanes, logistique, paiements, normes, services, énergie, données |
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Sources
- Banque mondiale, Integrating Africa: From Threads to Hubs, août 2026 : https://www.worldbank.org/en/brief/2026/08/25/integrating-africa-from-threads-to-hubs
- Banque mondiale, What’s Next for Africa’s Integration Agenda, 28 août 2026 : https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2026/08/28/whats-next-for-africas-integration-agenda
- Banque mondiale, 21st-Century Africa, 2025 : https://documents1.worldbank.org/curated/en/099051125184059886/pdf/P172811-75eb022c-90c9-4cee-b343-ff853e837eae.pdf
- Afreximbank, African Trade Report 2025 : https://media.afreximbank.com/afrexim/African-Trade-Report_2025.pdf
- Afreximbank, Pesalink and PAPSS Unlock Cross-Border Payments in Local Currencies in Kenya, 26 février 2026 : https://www.afreximbank.com/pesalink-and-papss-unlock-cross-border-payments-in-local-currencies-in-kenya/
- Secrétariat de la ZLECAf, Digital Innovation Challenge in Trade : https://events.au-afcfta.org/en/digital-innovation-challenge



