Fouzi Lekjaa, au croisement du pouvoir public et du football

Ministre, président de la FRMF, premier vice-président de la CAF et membre du Conseil de la FIFA : le cumul des fonctions est documenté. Un conflit d’intérêts, lui, ne l’est pas. La question est ailleurs : lorsque ces responsabilités se rencontrent, jusqu’où peut-on suivre publiquement l’application des garde-fous censés les encadrer ?

Depuis le 16 octobre 2026, Fouzi Lekjaa occupe une nouvelle position au sein du gouvernement marocain. Ancien ministre délégué chargé du Budget, il est désormais ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique.

Ce changement intervient alors qu’il demeure l’une des figures les plus puissantes du football africain : président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), premier vice-président de la Confédération africaine de football (CAF), président de la Commission des finances de cette dernière et membre du Conseil de la FIFA.

L’accumulation est réelle. Elle ne suffit pourtant pas à établir un conflit d’intérêts.

C’est précisément là que commence le sujet.

Car lorsqu’un même responsable exerce des fonctions importantes dans l’État, dans sa fédération nationale et au sein des principales institutions du football continental et mondial, plusieurs périmètres peuvent nécessairement se rencontrer. La bonne question n’est donc pas de transformer ces croisements en irrégularités présumées, mais de comprendre quelles règles organisent la séparation des rôles, quels garde-fous existent et dans quelle mesure leur application peut être retracée publiquement.

Un cumul qui, lui, est documenté

Le parcours institutionnel de Fouzi Lekjaa permet de mesurer l’étendue de ces responsabilités.

Il devient directeur du Budget en janvier 2011. Trois ans plus tard, il prend la présidence de la FRMF. En octobre 2021, il entre au gouvernement comme ministre délégué chargé du Budget.

Dans le football international, il siège au Conseil de la FIFA depuis 2021. Il est également membre du Comité exécutif de la CAF et, depuis avril 2025, premier vice-président de l’organisation continentale.

Il exerce en parallèle la présidence de la Commission des finances de la CAF.

À cette cartographie s’ajoute la Coupe du monde 2030. En juin 2023, Fouzi Lekjaa est chargé de présider le Comité marocain de candidature. Il intervient ensuite dans la préparation du tournoi, dans un environnement où se croisent nécessairement fédération nationale, gouvernement, infrastructures publiques et institutions internationales du football.

Cette concentration de fonctions est donc objectivement établie.

Mais une fonction ne doit pas être confondue avec l’exercice de tous les pouvoirs que l’on pourrait lui prêter.

À la FRMF, par exemple, le président dispose de compétences substantielles : représentation de la fédération auprès des pouvoirs publics, gestion de ses relations avec la FIFA et la CAF, signature des actes engageant la FRMF, ordonnancement des dépenses dans le cadre du budget approuvé, gestion des droits commerciaux et présidence du Comité directeur.

À la CAF, le titre de premier vice-président ne signifie pas que Fouzi Lekjaa détient les pouvoirs du président de manière permanente. Il participe au Comité exécutif et peut suppléer le président dans les circonstances prévues par les statuts.

Même prudence concernant son nouveau portefeuille gouvernemental. Sa nomination comme ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique est établie. En revanche, au 19 octobre, le corpus public examiné ne permet pas encore de reconstruire dans le détail le périmètre réglementaire associé à la nouvelle composante « Performance publique ».

Autrement dit : le titre est établi ; toutes les compétences nouvelles que l’on pourrait lui associer ne le sont pas encore.

2030, le point où les sphères se rencontrent

La préparation de la Coupe du monde 2030 fournit le cas le plus concret pour observer ces intersections.

En juin 2023, alors qu’il est à la fois ministre délégué chargé du Budget et président de la FRMF, Fouzi Lekjaa reçoit la responsabilité de diriger le Comité marocain de candidature à l’organisation du Mondial.

Quelques mois plus tard, le 4 octobre 2023, le Conseil de la FIFA décide à l’unanimité que la candidature commune Maroc–Portugal–Espagne sera l’unique candidature pour 2030, sous réserve de la poursuite de la procédure et de la décision du Congrès.

Fouzi Lekjaa est alors membre du Conseil de la FIFA.

Ces deux faits sont établis.

Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est sa participation personnelle à cette délibération.

Les documents publics examinés ne permettent pas de déterminer s’il était présent, s’il a pris part au vote, s’il s’est abstenu ou s’il s’est récusé.

Cette absence documentaire ne permet aucune conclusion négative.

Elle ne permet pas d’écrire qu’il a participé au vote. Elle ne permet pas davantage d’écrire qu’il aurait dû se récuser et ne l’a pas fait.

Elle montre seulement une limite de traçabilité publique.

D’autres situations illustrent cette rencontre entre fonctions.

En juillet 2025, Fouzi Lekjaa, alors ministre délégué chargé du Budget, présente au Conseil de gouvernement le projet de loi créant la Fondation Maroc 2030, destinée à contribuer à la préparation de grands événements sportifs.

Quelques semaines auparavant, il avait également signé, dans ses fonctions gouvernementales, un protocole d’appui avec le Royaume-Uni concernant notamment les stades, les transports et les services événementiels liés au Mondial.

En décembre 2024, un accord entre la FIFA, le gouvernement marocain et la FRMF avait par ailleurs été conclu pour installer à Rabat le bureau Afrique de la FIFA.

Dans chacune de ces situations, plusieurs sphères institutionnelles se touchent.

Mais là encore, croisement des fonctions ne signifie pas conflit établi.

Illustration de synthèse représentant Fouzi Lekjaa dans un environnement institutionnel évoquant la CAF et la gouvernance du football africain.
Fouzi Lekjaa et les enjeux de gouvernance du football africain. Illustration éditoriale de synthèse — WANDAFOOT. Scène fictive, non documentaire.

Des garde-fous existent

Ce point est essentiel, car le dossier serait incomplet s’il ne documentait que les zones de rencontre entre responsabilités.

Au Maroc, la loi organique encadrant le fonctionnement du gouvernement prévoit plusieurs incompatibilités et renvoie à la loi pour les modalités de déclaration écrite des biens et actifs des membres du gouvernement.

Elle contient également une disposition générale imposant la suspension des activités susceptibles d’entraîner un conflit d’intérêts.

La présidence d’une fédération sportive n’apparaît toutefois pas explicitement dans la liste des incompatibilités retrouvée dans le texte examiné.

Il serait donc aussi excessif d’affirmer que le cumul entre fonction ministérielle et présidence de la FRMF est illégal que d’affirmer que la loi l’autorise explicitement.

À ce stade, aucune décision juridictionnelle ou interprétation officielle retrouvée dans le corpus ne permet de trancher cette question dans ces termes.

La FRMF dispose également de mécanismes propres.

Ses statuts imposent notamment à un membre du Comité directeur de s’abstenir de participer aux débats et aux décisions lorsqu’un risque ou un conflit d’intérêts éventuel existe avec un membre de la fédération. Ils prévoient par ailleurs des organes de gouvernance, d’audit interne et d’éthique.

À la CAF, un dispositif de conformité est également documenté.

L’organisation dispose d’un cadre intégrant une politique relative aux conflits d’intérêts ainsi que d’organes d’Audit & Compliance et de Gouvernance.

Mais le texte intégral de la politique actuelle applicable aux membres du Comité exécutif n’a pas été retrouvé publiquement dans le corpus examiné.

Impossible donc, à ce stade, de décrire avec précision la procédure individuelle de déclaration ou de récusation applicable à un membre du COMEX.

La FIFA présente un cadre plus largement documenté : ses membres du Conseil renouvellent notamment une déclaration relative aux parties liées, destinée à identifier d’éventuelles situations de conflit. Elle dispose également d’un Code d’éthique et d’un Comité d’éthique indépendant.

L’existence des garde-fous est donc réelle.

La question la plus intéressante devient celle de leur application.

La règle existe. Peut-on voir quand elle s’applique ?

Dans un système de gouvernance, une règle ne vaut pas uniquement par son existence.

Pour le public, les médias et les parties prenantes, une autre question se pose : lorsque les intérêts institutionnels se croisent, peut-on reconstruire ce qui s’est passé ?

Une déclaration d’intérêts a-t-elle été faite ?

Une personne s’est-elle récusée ?

A-t-elle quitté une délibération ?

Un organe indépendant a-t-il examiné la situation ?

Cette décision ou cette récusation est-elle publique ?

Sur plusieurs de ces points, les documents disponibles ne permettent pas encore de répondre.

L’exemple du Conseil de la FIFA du 4 octobre 2023 est révélateur.

La décision collective est publique. La composition du Conseil est connue. Le rôle de Fouzi Lekjaa dans la candidature marocaine est également documenté.

Mais la position individuelle qu’il a adoptée lors de cette réunion ne peut pas être reconstruite à partir des documents publics retrouvés.

Il faut résister à deux raccourcis symétriques.

Le premier serait de considérer ce silence documentaire comme la preuve qu’aucune récusation n’a eu lieu.

Le second serait de considérer l’existence générale de mécanismes de conformité comme la preuve qu’ils ont nécessairement été appliqués de telle ou telle manière dans un dossier précis.

Dans les deux cas, on dépasserait ce que les documents permettent d’affirmer.

Une autre zone de traçabilité : la présidence de la FRMF

La fonction actuelle de Fouzi Lekjaa à la tête de la FRMF ne fait pas de doute dans les sources consultées : la fédération continue de le présenter comme son président en 2026, et la FIFA le référence également ainsi.

La dernière élection retrouvée dans le corpus remonte au 24 juin 2022, pour un mandat dont les statuts fixent normalement la durée à quatre ans.

Les mêmes statuts prévoient toutefois des exceptions à la limitation énoncée à l’article 30, notamment lorsque certaines responsabilités internationales sont liées à la présidence fédérale ou lorsqu’est invoqué un « intérêt national suprême ».

Mais ces exceptions ne constituent pas, dans le texte disponible, une règle explicite de prorogation automatique d’un mandat arrivé à son terme.

Aucun nouvel acte électif, procès-verbal de prorogation ou mécanisme juridique public permettant de reconstruire précisément cette continuité après juin 2026 n’a été retrouvé.

Cela ne permet pas de parler d’irrégularité.

La formulation exacte est plus simple : la fonction actuelle est établie ; le mécanisme documentaire précis de sa continuité n’est pas reconstitué dans le corpus public examiné.

Le vrai sujet : la lisibilité de la séparation des rôles

Le dossier Fouzi Lekjaa pourrait facilement basculer vers un faux débat.

D’un côté, le cumul de responsabilités est suffisamment important pour nourrir toutes les suspicions.

De l’autre, l’existence de règles et de mécanismes de conformité pourrait conduire à considérer que la question est réglée par leur seule présence.

Les documents imposent une position plus exigeante.

Ils établissent le cumul.

Ils montrent des intersections concrètes.

Ils confirment l’existence de garde-fous à plusieurs niveaux.

Mais ils ne démontrent ni conflit d’intérêts avéré, ni incompatibilité juridiquement constatée, ni avantage indu, ni intervention irrégulière.

Le point de tension se situe donc ailleurs : dans la capacité du système à rendre publiquement lisible la manière dont ces garde-fous sont appliqués lorsque plusieurs fonctions se rencontrent.

Cette exigence n’est pas une accusation.

C’est une question de gouvernance.

Plus les responsabilités se concentrent, plus la distinction entre les rôles doit pouvoir être comprise. Et lorsqu’une règle de prévention existe, sa crédibilité dépend aussi de la possibilité de savoir, dans les situations sensibles, comment elle a effectivement fonctionné.

Dans le cas Fouzi Lekjaa, les documents permettent aujourd’hui de cartographier le pouvoir, les institutions et une partie des garde-fous.

Ils ne permettent pas encore d’en reconstituer pleinement la mise en œuvre.

C’est précisément dans cet écart que se situe le sujet.

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