La CAN 2025, organisée au Maroc, s’ouvre dans un mélange de célébration, de fierté continentale et de malaise diffus. Alors que l’Afrique du football s’apprête à vibrer, une décision majeure prise par la CAF projette déjà l’ombre du futur sur le présent : à partir de 2028, la Coupe d’Afrique des Nations se jouera tous les quatre ans.
Derrière les hymnes et les stades pleins annoncés, une question persiste : à qui sert aujourd’hui la gouvernance du football africain ?
Le Maroc accueille cette CAN comme une démonstration de force et de savoir-faire. Infrastructures modernisées, organisation millimétrée, ambitions mondiales assumées : tout concourt à présenter le royaume comme un futur centre de gravité du football africain, à l’approche de la Coupe du monde 2030.
En miroir, des sélections comme les Comores illustrent une autre réalité : préparation écourtée, joueurs libérés tardivement par leurs clubs, marge d’erreur réduite au strict minimum. Sportivement, la CAN demeure une vitrine d’excellence, portée par un Maroc demi-finaliste du Mondial 2022, des outsiders ambitieux et une diaspora fortement mobilisée.
Mais en arrière-plan, le tournoi se déroule dans un cadre politique où les grandes décisions se prennent loin des vestiaires africains, sous l’influence croissante des clubs européens et de la FIFA.
L’élection de Patrice Motsepe à la présidence de la CAF, en 2021, s’inscrivait dans une phase de rupture institutionnelle. Succédant à Ahmad Ahmad, suspendu pour manquements éthiques, Motsepe est élu par acclamation avec l’appui déterminant de Gianni Infantino, devenant dans le même temps vice-président de la FIFA.
Quatre ans plus tard, le bilan est contrasté.
Sur le plan financier, la CAF a retrouvé une stabilité saluée : comptes assainis, retour aux bénéfices, nouvel accord marketing structurant. Mais cette reconstruction s’est accompagnée d’un alignement assumé sur les priorités du calendrier mondial.
La CAN quadriennale, le silence sur la réduction des fenêtres de préparation et l’absence de confrontation ouverte avec les clubs traduisent une présidence plus attentive aux équilibres de Zurich qu’aux contraintes de Bamako, Cotonou ou Moroni.
La CAF justifie la réforme par la nécessité de valoriser le “produit CAN”, de le rapprocher du modèle de l’Euro et de réduire les conflits avec les clubs européens. La rareté est présentée comme un levier de valeur, complétée par la création annoncée d’une Ligue des Nations africaine.
Mais cette logique économique a un coût symbolique.
La CAN biennale était un rendez-vous structurant, un espace d’expression politique et sportive pour des nations souvent absentes des grandes scènes mondiales. En espaçant la compétition, la CAF réduit l’accès à cette vitrine pour toute une génération de joueurs et affaiblit sa capacité de négociation face aux clubs, déjà réticents à recruter des Africains en raison des absences répétées.
La préparation des sélections reste l’un des angles morts de cette CAN. La fenêtre officielle de libération des joueurs, limitée à environ une semaine avant le tournoi, profite clairement aux clubs européens et laisse les sélectionneurs africains gérer un casse-tête permanent.
Plus inquiétant encore, la CAF ne s’est pas posée en bouclier collectif. Aucun bras de fer public, aucune dénonciation structurée de la surcharge des joueurs ou des pressions exercées en coulisses. Cette absence de ligne ferme renforce l’idée d’un football africain accepté comme variable d’ajustement du système mondial.
Historiquement, la CAF fut un acteur politique à part entière. La CAN était un outil de souveraineté : lutte contre l’apartheid, bataille pour les places africaines en Coupe du monde, affirmation d’un espace footballistique autonome.
Aujourd’hui, en acceptant une CAN quadriennale et des fenêtres qui fragilisent les sélections, la CAF semble renoncer à ce rôle de contre-pouvoir. Elle gère les contraintes d’un système globalisé plus qu’elle ne porte un projet politique africain.
Toutefois, réduire l’action de la présidence Motsepe à un renoncement serait injuste. La CAF a engagé une modernisation financière tangible, augmenté les primes – le vainqueur de la CAN touchant désormais 10 millions de dollars – et renforcé certains programmes de développement.
La future Ligue des Nations africaine pourrait également offrir plus de matches compétitifs et de revenus récurrents. Sur le papier, ces choix participent à la professionnalisation du football africain.
L’affiche Maroc–Comores symbolise cette CAN sous tension. D’un côté, une puissance émergente qui capitalise sur ses investissements et son image internationale. De l’autre, une sélection résiliente, dépendante de la diaspora et du bon vouloir des clubs pour préparer ses échéances.
Cette opposition illustre un système qui favorise structurellement les mieux dotés et laisse aux émergents la charge de compenser par l’abnégation et la cohésion.
La CAN 2025 sera une fête, sans doute. Elle l’est déjà dans les tribunes, sur les pelouses et dans l’élan populaire qu’elle suscite. Mais elle agit aussi comme un révélateur. Celui d’un football africain engagé dans une modernisation nécessaire, mais encore fragile dans sa capacité à défendre ses propres intérêts face aux logiques du système mondial.
Entre stabilité financière retrouvée, dépendance aux calendriers internationaux et affaiblissement progressif de ses leviers politiques, la gouvernance du football africain se trouve à un point d’équilibre délicat. La question n’est plus seulement de savoir comment organiser la CAN, mais pour qui et selon quelles priorités.
WandaFoot continuera d’interroger ces choix, sans nostalgie ni complaisance, convaincu que l’avenir du football africain se jouera autant dans les salles de décision que sur le terrain.
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